● "EN GUERRE" un film de Stéphane Brizé - Séance spéciale ouverte à tous en présence du réalisateur le vendredi 8 juin à 14h au "Louxor" 170, Bd Magenta - Tarif 4 €



« Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l'usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site.

Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi. »






Le syndicat CGT du Centre d'Action Sociale de la Ville de Paris remercie Stéphane Brizé pour ce film qui donne à voir ce qui se peut se passer avant le déchaînement de la violence et qui n'est jamais montré sur les chaînes dites d'information. Vincent Lindon endosse avec conviction le gilet rouge de la CGT pour un film qui dénonce l’extrême violence patronale de décisions prises dans les salons feutrés des conseils d’administration, très loin des réalités de la vraie vie. Une véritable déclaration de guerre à la classe ouvrière avec une bombe à fragmentation balancée au nom des actionnaires et du profit avec comme première conséquence le chaos dans la vie des salariés.

Dialogue

"On s'expose à quoi ?
A un renvoi pour faute lourde.
A un renvoi pour faute lourde ? Parce-qu’on veut conserver notre boulot, on s'expose à un renvoi pour faute lourde !
Empêcher l'accès à l'usine est une entrave à la liberté du travail ? 
Parce qu’on veut garder notre boulot il y a une entrave à la liberté du travail ! Vous avez pas tenu vos accords ! Si vous aviez tenu votre promesse, on en serait pas là !..."



Actuellement dans les salles.

Extrait d’entretien avec Stéphane Brizé (source franceinfo)

Pourquoi ce film ?

Pour comprendre ce qu’il y a derrière les images des médias qui se font régulièrement les témoins de la violence qui peut surgir à l’occasion de plans sociaux. Et à la place du mot « derrière », il vaudrait mieux dire « avant ». Qu’y a-t-il avant le surgissement soudain de cette violence ? Quel est le chemin qui mène à cela ? Une colère nourrie par un sentiment d’humiliation et de désespoir qui se construit durant des semaines de lutte et où se révèle – on le découvrira – une disproportion colossale des forces en présence.

Quels sont les lignes de forces autour desquelles le film s’est construit ?

Avec Olivier Gorce, co-scénariste du film, nous avions deux postulats de départ. Penser le film comme une épopée romanesque tout en le nourrissant sans travestissement du réel. Le film s’est alors structuré autour de la description d’un mécanisme économique qui fait fi de l’humain, en même temps que l’observation de la montée de la colère de salariés pris dans la tourmente d’un plan social. Une colère incarnée notamment par un représentant syndical qui n’a aucune rhétorique politicienne, mais simplement la nécessité d’être la voix de son indignation et de sa souffrance en même temps que de celles de ses collègues. Sa contestation : refuser d’être privé d’un travail qui permet à une entreprise de gagner encore plus d’argent qu’elle n’en gagne déjà, alors que cette même entreprise s’était engagée à protéger l’emploi des salariés en contrepartie de leur engagement à faire des sacrifices financiers.

La situation décrite dans le film est-elle exceptionnelle ?

Non, absolument pas. Si tel avait été le cas, cela aurait été une façon de faire dire au réel ce qu’il ne dit pas. Et la situation n’est tellement pas exceptionnelle qu’on en entend parler tous les jours dans les médias. Mais sans peut-être avoir vraiment conscience des enjeux et des mécanismes à l’œuvre. Le cas de Perrin Industrie décrit dans le film, c’est Goodyear, Continental, Allia, Ecopla, Whirlpool, Seb, Seita, etc. Dans tous ces cas, les analyses des experts ont démontré l’absence de difficultés économiques ou l’absence de menace sur la compétitivité.

Vous avez fait ici un film très politique.

Politique dans le sens étymologique du terme, il observe la vie de la cité. Mais je ne me fais le porte-parole d’aucun parti ni d’aucun syndicat, je fais simplement le constat d’un système objectivement cohérent d’un point de vue boursier, mais tout aussi objectivement incohérent d’un point de vue humain. Et ce sont ces deux points de vue que le film oppose. La dimension humaine face à la dimension économique. Comment ces deux grilles de lecture du monde peuvent-elles se superposer ? Peuvent-elles même encore aujourd’hui cohabiter ? Si je m’y suis intéressé, c’est que je ne suis pas certain que beaucoup de monde saisisse exactement ce qu’il y a derrière toutes ces fermetures d’usines dont on entend parler tous les jours dans les médias. Je ne parle pas d’entreprises qui ferment parce qu’elles perdent de l’argent, je parle d’entreprises qui ferment et qui sont pourtant rentables.

La situation décrite dans le film est simple en apparence : « Des salariés refusent la fermeture brutale de leur usine » mais il y a néanmoins autour de cela toute une législation qu’il s’agit de respecter. Comment aborde-t-on une matière comme celle-ci ?

Avec Olivier Gorce, nous avons rencontré énormément de gens pour bien comprendre les règles du jeu dans ce type de situation. Des ouvriers, des DRH, des chefs d’entreprises et des avocats spécialisés dans la défense des salariés, mais aussi dans celle des intérêts des entreprises. Tout cela avec l’objectif de ne pas sommairement opposer des discours dogmatiques, mais de faire se confronter des points de vue radicalement différents avec un argumentaire solide et étayé. Les rencontres avec un avocat spécialisé dans la défense des salariés lors de ces fermetures d’usines nous ont d’abord permis de comprendre par le menu les étapes légales qui structurent un plan social. Des informations qui sont venues éclairer les séances de travail avec Xavier Mathieu, ancien leader syndical de Continental qui nous a raconté, lui, la manière dont le conflit qu’il avait vécu en 2009 s’était organisé et structuré.

À l’issue de ces réunions, nous nous sommes retrouvés avec un volume d’informations énorme. Il s’agissait alors de créer de la dramaturgie en décrivant un homme et un groupe emportés dans un conflit pour sauver leur emploi, tout en respectant la législation en vigueur. Et cela sans noyer le spectateur sous des tonnes de subtilités juridiques et surtout sans s’enfermer dans une situation qui n’aurait illustré qu’une situation franco-française. Il fallait faire le tri, trouver le moyen de faire comprendre facilement des choses parfois très techniques, définir le point de départ du conflit, son point d’arrivée, et transformer tous les moyens d’action des salariés en moments d’espoir ou d’abattement. Mais une chose fondamentale n’a jamais été remise en question, c’était que nos salariés voulaient défendre leur emploi. Jusqu’au moment où un certain nombre d’entre eux ne veulent plus ou ne peuvent plus poursuivre la lutte et décident d’accepter la fermeture de l’usine en échange d’un chèque proposé par la direction. Ce qui crée, là aussi, une dramaturgie puissante car deux points de vue forts s’opposent alors. Avec toujours la nécessité de faire entendre ces deux points de vue de la manière la plus objective possible.

L’entretien de Vincent Lindon (L'Humanité du 16 mai 2018)

Vincent Lindon : « Si vous n’épousez pas la cause, le personnage est injouable »

Après un prix d’interprétation pour la Loi du marché, Vincent Lindon retrouve Stéphane Brizé dans En guerre. Il incarne Laurent Amédéo, porte-parole d’une intersyndicale luttant contre la fermeture de son usine.

De quels personnages vous êtes vous inspiré pour incarner ce syndicaliste CGT ?

Vincent Lindon Beaucoup des comédiens du film sont délégués syndicaux dans leur boulot. Je les ai regardés bouger, s’exprimer. Ils m’ont appris énormément de termes. J’ai surtout regardé pas mal de documentaires sur les Conti, Lip. J’ai vite vu qu’il n’y a pas de stéréotype absolu. Je n’avais pas envie de singer un tel ou un tel. J’ai fait ma petite tambouille, consciente et inconsciente. Je l’ai laissée reposer un temps pour la digérer. Je me suis fantasmé en leader syndical.
Si Stéphane Brizé m’a choisi, c’est qu’il veut ma voix, mon physique, ma façon de bouger et mon énergie. Je schématise un peu, mais, contrairement à mon habitude, mon travail est d’abord passé par le cœur avant la tête. Si vous n’épousez pas un peu la cause, n’avez pas d’empathie, d’envie de fédérer et de faire le piquet de grève, ce personnage est injouable. J’ai choisi mon camp. C’est clair et net, je suis du côté de Laurent Amédéo. Mais, montrez-moi la personne qui n’est pas touchée, triste et révoltée quand on met 1 100 salariés au chômage dans une usine qui fait 18 millions d’euros de bénéfices ? Je ne suis pas un héros de générosité et d’humanisme. C’est juste la moindre des choses. Même parmi les gens qui les mettent au chômage, certains ne dorment pas bien. J’ai découvert plein de choses. Comme beaucoup de Français, je pensais qu’on fermait une entreprise parce qu’elle n’est pas rentable. Si tous les gens savaient qu’on peut fermer une usine qui marche, ils se révolteraient dix fois plus. Je ne savais pas que la loi française permettait à un patron d’entreprise de la fermer quand bon lui semble, et qu’en plus il pouvait refuser de la vendre à un acquéreur potentiel par peur de la concurrence. Ni qu’on n’était pas obligé de rendre l’argent reçu de l’État, ni de décrocher son téléphone quand un ministre vous appelle.

En quoi le rôle de Laurent Amédéo, un homme révolté, vous ressemble-t-il ?

Vincent Lindon Je suis souvent très en colère, en révolte pour des choses importantes ou des conneries sans nom. Depuis mes 20 ans, j’entends : « Que d’énergie dépensée pour rien. Si tu la canalisais… » Je crois au contraire que, plus on fait de choses, plus on a le temps d’en faire. Le metteur en scène a tenté de faire un déport d’énergie, de s’en servir pour Laurent Amédéo. J’ai pu enfin m’énerver pour une cause humaine qui en vaut vraiment la peine.


Dans vos précédents films avec Stéphane Brizé, vous incarniez des personnages plutôt résignés. Dans En guerre, vous êtes constamment dans l’action…

Vincent Lindon On a tourné en vingt-trois jours dans l’énergie d’un piquet de grève. On était inséparables, tous à la même enseigne. Même cantine, même bouffe, on se changeait tous dans la même pièce. On faisait des barbecues le soir. Je fais, entre autres, ce métier pour faire de tels films et rencontrer des gens comme eux.

Que vous inspirent les questions de sexisme dans le cinéma ?

Vincent Lindon Je dois être le numéro 443 524 à répondre. Le champ s’est rétréci, donc je vais au plus pragmatique. Je voudrais qu’immédiatement – pas dans 37, 65 ou 125 ans – le salaire des femmes soit, à travail égal, le même que celui des hommes. Les gens disent que l’argent ne fait pas le bonheur, il ne fait pas non plus le malheur. Pour vivre, il faut manger. Pour manger, il faut acheter. Pour acheter, il faut de l’argent. On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Ou ceux qui le font en ont les moyens. L’argent est important. Un salaire égal pour les femmes et les hommes change la donne. Une femme a la liberté de pouvoir partir aussi facilement qu’un homme s’il y a un problème dans son couple, la possibilité d’élever ses enfants comme elle l’entend, d’avoir une force de frappe égale.

Dans quel état d’esprit abordez-vous ce Festival de Cannes ?

Vincent Lindon J’aime aller jouer, me présenter sur le court central. Des fois on gagne, des fois on perd. Mais on s’y colle. J’adore les grandes victoires et les belles défaites. J’ai pris des taules, mais on prend aussi du plaisir dans l’échec. Sinon, on ne s’en remettrait pas. Dans la victoire, il y a une euphorie formidable, mais aussi des descentes terribles. Dans l’échec, on ne peut que remonter.

L'entretien avec Ralph Blindauer (L'Humanité du 16 mai 2018)

Ralph Blindauer : « La bataille contre un plan social, c’est comme la guerre »

Combat syndical. L’avocat en droit social Ralph Blindauer a été conseiller du film En guerre, mais il n’a pu monter les marches à Cannes pour l’accompagner, mobilisé ce mercredi aux côtés d’autres salariés en lutte, les Jean Caby, au tribunal de commerce de Lille.

Pourquoi Stéphane Brizé a-t-il pensé à vous ?

Ralph Blindauer Xavier Mathieu, le leader syndical des Conti, dont j’étais l’avocat, lui a dit de me contacter. On peut reconnaître le dossier Continental dans le film et Vincent Lindon a un petit côté Xavier Mathieu. Stéphane Brizé voulait coller au plus près de la réalité, mais faisait fausse route au départ. Le dérapage des salariés de Continental, un aspect qui a motivé le réalisateur plus que parler du plan social en lui-même, est venu de notre référé devant le tribunal de Sarreguemines. Quand ils ont appris que le référé avait été perdu, les salariés ont cassé la sous-préfecture de Compiègne. Or, la loi de 2013 a depuis écarté complètement le juge judiciaire et, maintenant, tout se passe devant l’administration : ça ne fonctionnait pas d’un point de vue cinématographique ! On peut dramatiser une audience au tribunal, mais pas une procédure purement administrative devant la Direccte (direction du travail)… De fil en aiguille, Stéphane s’est montré très curieux sur les détails d’une procédure de PSE, et pas uniquement sur le plan juridique. Je suis beaucoup sur le terrain, en assemblée générale, je sais comment fonctionnent les gens, la typologie des acteurs qui interviennent, les discours des patrons en face dans une réunion de comité d’entreprise. Une bataille de plan social, c’est comme la guerre : parmi les personnages, 10 % vont mener la lutte de façon exemplaire, déployant des trésors d’abnégation et d’imagination. À l’autre bout, tu as 10 % de gens à vomir. Et au milieu, ceux qui flottent, qui se tiennent derrière toi tant que l’ambiance est positive, mais quand ça vire… J’ai vécu avec des salariés des revers assez graves, comme celui décrit dans le film : un repreneur qui vient avec un projet crédible et puis le patron qui refuse de vendre, comme la loi Florange le lui permet. Quand un espoir naît, comme avec ce repreneur, et que cet espoir s’écroule, c’est incompréhensible. C’est ça, la violence sociale. Oui, c’est violent de fermer une usine, pour des gens qui ont construit toute leur vie autour, ils le vivent dans leur chair.

Les médias sont omniprésents dans le film : pourquoi ?

Ralph Blindauer C’est dans les médias que l’on gagne les batailles, et plus devant les tribunaux, où l’on ramasse plus de claques qu’autre chose. D’ailleurs, le film est presque dépassé. Depuis le tournage, il y a eu la loi El Khomri, puis les ordonnances. On a enlevé tellement de marge au monde du travail aujourd’hui, de leviers judiciaires et juridiques, que seul le rapport de forces joue. Et ça passe par les médias. Les procédures permettent de faire mousser, de gagner du temps, comme cela s’est produit avec le plan social Coca-Cola : c’est difficile d’avoir une injonction de la Direccte. L’administration a une interprétation frileuse du droit et le ministère la cornaque. Alors je privilégie l’action sur le terrain. J’affine la stratégie avec mon binôme, expert des salariés au CE. Ainsi, pour le dossier Allia (les toilettes Geberit), on a réussi à faire plier le groupe, en sauvant 40 emplois et en maintenant une activité sur Digoin. L’intersyndicale est restée unie dans une ambiance fraternelle toute la durée du combat. L’affaire aurait dû être pliée en quatre mois, elle a duré plus d’un an. On les a promenés, dans tous les sens du terme. On a même organisé une manif en Suisse avec 400 personnes, les élus locaux. Avec l’aide des syndicats suisses, on a pu participé à l’assemblée générale des actionnaires déguisés en Astérix et Obélix ! Je pense qu’il faut compenser la faiblesse que les salariés ont sur le plan juridique par l’effet médiatique, l’originalité, l’humour. Ou alors tu arraches des chemises. Si tu arraches des chemises, comme à Air France, ou renverses la voiture du PDG, comme dans le film, ça fait mal. Stéphane Brizé ne voulait pas montrer un plan social, mais montrer comment des gens qui veulent mener une lutte digne et responsable peuvent être impliqués, à leur corps défendant, dans des événements de ce type-là, qu’ils ne maîtrisent plus.

Ce film peut-il être un outil de réflexion ?

Ralph Blindauer C’est un film utile qui tombe au bon moment, en plein conflit des cheminots. Le film peut lancer, provoquer le débat : pourquoi les gens se battent-ils ? Ce débat n’existe pas assez. Il peut se dérouler ponctuellement, dans un cercle restreint, sur un problème précis, à un endroit, ou quand celui-ci est médiatisé. Pourquoi le bassin d’emploi ne se mobilise-t-il pas aux côtés des salariés ? Souvent, la lutte pour le maintien d’une entreprise se limite au combat des seuls salariés. Parfois, le mouvement s’amplifie et il peut en résulter une journée ville morte. Or, trop de syndicalistes limitent leur champ d’action à l’enceinte de l’usine. Le syndicaliste incarné par Vincent Lindon n’a pas un raisonnement très politique, il ne remet pas le système en cause. Or, la fermeture d’une boîte, c’est politique. La perte d’une usine, c’est l’affaire de tout le monde.

Cannes 2018 : Stéphane Brizé explique les dessous d’une scène de négociation d’« En guerre »
(Le Monde.fr)