🎬 « Derrière les strass et les paillettes du festival, il y a la sueur des travailleurs et des travailleuses » : à Cannes, Sophie Binet se mobilise - L'Humanité 15/05/2026

À l’occasion de la projection à Cannes d’un court-métrage amateur sur l’édition de 1947 (« Festival de Cannes 1947 » d’Adrien Fred Maury), présenté et commenté par l’historien Tangui Perron, nous avons rencontré Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.


La CGT fait son cinéma à Cannes avec Festival de Cannes 1947, un film amateur muet et en couleurs, sur l’édition de 1947, présenté et commenté par l’historien Tangui Perron, en présence de Thierry Frémaux, délégué général du festival, de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT et de Salomé Gadafi, de la CGT-spectacle.

Provenant d’un don à Ciné-Archives (fonds audiovisuel du PCF et du mouvement ouvrier), le film tourné en 16 mm offre des images inédites d’une époque où la tenue du festival était un message fort. Il signifiait que «le cinéma a son mot à dire» et que «les années d’espérance ne s’écrivent pas sans les artistes, les ouvriers et les hôteliers» qui concourent à la réussite de la manifestation, a souligné Thierry Frémaux.

Il a également rappelé que la CGT était «membre de qualité du festival de Cannes» puisqu’elle occupe une place au conseil d’administration. Mettant l’accent sur les risques de la montée de l’extrême droite, Sophie Binet a dénoncé la concentration dans le cinéma, l’occasion donc de l’interroger sur les mobilisations en cours.

Pourquoi est-il important de rappeler cette histoire du Festival de Cannes ?

Sophie Binet
Secrétaire générale de la CGT

Parce qu’on retient les strass et les paillettes du Festival de Cannes. Mais derrière, il y a de la sueur, celle des travailleurs et des travailleuses. Des ouvriers et des ouvrières ont construit le palais du Festival en 1947, des couturières ont cousu les rideaux et les costumes, en travaillant pour beaucoup bénévolement. La CGT s’est alors dit qu’en dépit du contexte de pénurie absolue, il fallait que ce festival ait lieu.

Nous avions compris que pour empêcher le retour du fascisme, il fallait travailler sur l’accès à la culture et l’émancipation des travailleurs et des travailleuses. Pour cette raison, la CGT s’est toujours intéressée à la culture. Nous voulions garantir une culture libre. Cannes s’est lancé en anti-Mostra de Venise, où les fascistes avaient pris le pouvoir. Cannes, c’est le festival de la liberté.

C’est pour ces deux raisons que la CGT s’y est investie. Et puis dans cette projection, la dernière chose qu’on voit, ce sont les mobilisations de 1948 pour défendre le cinéma français qui ont permis qu’il soit aussi fort et vivant aujourd’hui. Parce qu’on a gagné un système qui permet qu’une partie des profits des blockbusters et des gros films soient utilisés pour financer les petits films indépendants. C’est ce qui fait une telle diversité dans le cinéma français.

En dépit d’une remarque d’un spectateur, évoquant l’absence de représentation des classes populaires et ouvrières dans le cinéma français, le festival de Cannes lui offre une large place…

Il n’y a pas très longtemps, L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, par exemple, a permis qu’on prenne enfin conscience de ce qu’étaient les conditions de vie et de travail des sans papiers en France. Le cinéma est très important pour mettre à l’écran la réalité du travail aujourd’hui. Heureusement, des cinéastes l’ont fait et continuent de le faire. Nous avons besoin que ces films soient davantage et mieux distribués et diffusés.

Quel regard vous portez sur les mobilisations dans la culture, en particulier la tribune « Zapper Bolloré », contre les risques de concentration dans le cinéma ?

C’est une très bonne chose parce qu’il y a un phénomène d’emprise extrêmement dangereux, avec une concentration très forte entre les mains d’un seul milliardaire du secteur de la presse, de l’édition, de la distribution et de la culture avec maintenant, cette volonté de prendre en main UGC. C’est une grosse part de la distribution cinématographique, l’équivalent de Relay dans la presse.

Si on cumule UGC et Canal +, cela représente beaucoup de capacités de financement et de distribution. C’est donc très dangereux. Il est salvateur que le secteur se mobilise. Il était temps. Mais il faut que les pouvoirs publics embrayent et protègent notre démocratie avec une loi anti-concentration.

Vous avez évoqué Gramsci pour parler de la tentative de conquête de nos imaginaires revendiquée par l’extrême droite…

Elle a une stratégie d’hégémonie culturelle. Elle dit d’ailleurs vouloir revenir sur tous les conquis de 1945, où après la défaite du nazisme, nous avons imposé des valeurs complètement différentes.

Ces valeurs, l’extrême droite veut aujourd’hui les annuler, en banalisant les discours racistes, antisémites, sexistes et en mettant à bas toute cette victoire de 1945, qui est aussi une victoire culturelle contre le nazisme. C’est ce qui se rejoue 80 ans après.

Comment fait-on pour convaincre l’opinion de l’importance de cette démarche ?

Il y a quelques années, l’extrême droite était l’anomalie du débat parce que leurs propos intolérables n’étaient pas tolérés. Maintenant, ils inversent les choses en faisant apparaître celles et ceux qui se battent pour le respect de l’état de droit, de l’égalité, le non-racisme, le non-sexisme, l’anti-lgbtphobie comme des militants porteurs de la soi-disant idéologie woke.

On ne porte pas une idéologie. On porte juste le principe de l’égalité des droits, un principe fondamental dans les valeurs de la Constitution française et le droit international.

Pourquoi est-il important que la CGT reste au festival de Cannes ?

Pour montrer et organiser cette alliance entre le milieu culturel et intellectuel et la classe des travailleurs et des travailleuses. Dans son offensive, l’extrême droite porte toujours des discours démagogiques et populistes. Elle veut faire passer celles et ceux qui refusent sa mainmise pour des petits-bourgeois déconnectés du peuple.

C’est ce qu’ils ont fait pour stigmatiser les auteurs et autrices de Grasset, c’est ce qu’ils font pour stigmatiser l’audiovisuel public. Nous disons par notre présence que remettre en cause la liberté de création et de l’information est aussi le problème des travailleurs et des travailleuses. Les travailleurs et les travailleuses ne laisseront pas faire.

Est-ce aussi une manière de montrer que ce festival, ce ne sont pas que les strass et les paillettes ?

Le festival n’existe que parce que des travailleurs et des travailleuses le font tourner. Des milliers de professionnels, que ce soit des techniciens et techniciennes, des programmateurs et programmatrices sont payés au lance-pierre et pas reconnus.

D’ailleurs, je vais rencontrer tout à l’heure le collectif « Sous les écrans, la dèche » qui organise tous les précaires des festivals de cinéma qui n’ont même pas accès au statut déjà précaire d’intermittent et d’intermittente du spectacle. Puis, au-delà du secteur culturel, il y a tout le secteur de l’hôtellerie, de la restauration, des transports et du commerce sans qui le festival ne pourrait pas tourner. C’est important de le rappeler.


Michaël Mélinard
L'Humanité 15 mai 2026